
La tragédie du dire - Bérénice
laboratoires de recherche en cours
Ce projet naît d’une obsession : interroger le dire. Non pas le dire comme simple vecteur de sens, mais comme expérience physique, performative, spectaculaire. Un dire qui ne remplirait pas les mots d’un sens figé, mais qui les laisserait exister dans leur densité propre.
Dans ma pratique théâtrale, je cherche à établir un rapport non-naturaliste à la langue. J’aime travailler à montrer ce qu’il y a d’étonnant dans le seul fait de parler. J’utilise les mots comme des outils pour dessiner des paysages : intérieurs et extérieurs, fictifs et réels. J’aspire à faire exister le décollement entre le mot et la chose, entre la parole et celui ou celle qui la profère. Je considère le texte comme une matière dont il ne s’agit pas d’illustrer le sens mais de la mettre en critique, la déplacer, l’éprouver — par la voix, par le corps, par la répétition, la variation, la fragmentation, la raréfaction, l’abstraction.
Produire de la parole est un acte fragile, situé, traversé de silences, de tensions et d’inconscients. Dès lors, explorer la performativité et l’agentivité de la langue, c’est aussi interroger les rapports de pouvoir qu’elle contient. Que disent les mots ? Que taisent-ils ? Qui a accès au langage ? Qui est autorisé à parler ? Quels corps sont jugés audibles ?
Ces questions en ouvrent d’autres, plus intimes : quelle relation entretenons-nous avec notre propre parole ? Qui aura jamais été en phase avec soi dans la parole ? Qui peut prétendre exprimer exactement la pensée qui circule dans son for intérieur ?
La démarche interroge également le travail de l’acteur·rice face à un texte patrimonial : comment habiter cette langue, comment s’y confronter sans la figer, comment laisser apparaître ses silences, sa violence et sa beauté ? Comment rappeler ce texte à la vie et dans quel but ? Et si nous prenions ce texte comme un point de départ de l’héritage et du souvenir de notre culture occidentale blanche, que peut-on extraire de ce vestige ? quelles répercussions jusqu’à aujourd’hui ? Quel dialogue possible entre les mort·es et les vivant·es ? En quoi le travail avec des publics différents informent ou déforment l!art, l!œuvre en train de s’écrire ? Comment cela déplace le regard posé sur le texte, sur l’art de l’acteurice, et plus largement sur le théâtre lui-même ?
Texte : Racine
Mise en scène : Héloïse Jadoul
Equipe en cours de constitution
Une recherche ouverte aux rencontres
Le projet a pour objectif de se déployer sous forme de laboratoires de recherche. Chaque laboratoire sera l’occasion d’approfondir des intuitions et d’en valider ou invalider lapertinence. Le projet se pense comme modulable et transmissible. La question du partage y est centrale. Il appelle à être travaillé avec des publics différents également comme un outil de mise en relation et de médiation.
Les premières expérimentations avec des personnes en situation de handicap mental ont rendu particulièrement opérant ce procédé de forage dans le texte. Là où la norme cherche souvent la clarté, la cohérence et la continuité, ces expériences déplacent l’écoute. Elles révèlent d’autres logiques, d’autres rythmes, d’autres rapports à la parole.
Les premiers laboratoires menés autour de ce projet ont confirmé combien cette approche du texte peut devenir un outil de rencontre. Par des dispositifs scéniques inclusifs permettant la co-présence d’artistes professionnel·les et de participant·es amateur·rices, ainsi qu’en adaptatant les protocoles de travail aux rythmes et aux modalités perceptives de chacun·e : le projet accorde une place centrale à la rencontre avec des publics divers : amateur·rices, personnes en situation de handicap mental ou à perception alternative, ou d’autres publics ciblés par les instituons partenaires de la recherche.
Ce projet de recherche et les dispositifs expérimentés constituent ainsi une occasion précieuse de créer des espaces de collaboration entre artistes, amateur·rices, publics dits à perception alternative, et spectateur·rices. Il s’agit de déplacer la hiérarchie des savoirs et des légitimités : chacun·e devient explorateur·rice de la langue à sa façon.